2 francs 50 le gobelet, et autres arnaques
Vous connaissez déjà Loulou (la responsable du pourquoi de ce blog), mais ce n’est pas d’elle dont je vais parler aujourd’hui: comme elle est un peu plus vieille que moi (mais ne dites pas que je vous ai dit ça, ça la vexerait), je ne l’ai pas rencontrée sur les bancs du lycée, et ce sont les souvenirs de lycée qui me reviennent en tête aujourd’hui.
Au lycée, je n’avais pas vraiment de “meilleure amie”. En fait, j’ai toujours détesté ce mot, “meilleure amie”, qui implique non seulement une hiérarchie des amitiés, -comme si j’avais un jour sérieusement décidé que non, c’était vraiment pas négociable et oui, Machine méritait ce titre honorifique bien plus qu’une autre parce qu’on avait pris 36 cafés ensemble depuis un an, alors qu’avec Bidulette, on n’en avait pris que 32-, mais qui rappelle aussi des tas de souvenirs désagréables comme quand au collège Justine m’avait “fait la gueule” pendant une semaine parce que sur mon agenda, Sybille avait signé un petit mot “de ta meilleure amie <3″, comme ça, avec un gros coeur, et que ça avait blessé la première dans son orgueil.
“Meilleure amie”, ça veut dire mieux qu’une autre, comme aux Césars, tu vois, et le prix de la meilleure amie revient à… mais les autres, vous inquiétez pas, si vous m’offrez des cadeaux sympa, il vous reste le meilleur espoir féminin. Comment choisir, alors, entre ma copine d’enfance que je fréquente depuis la chute du mur de Berlin, avec qui j’ai vécu l’implosion de l’URSS, les tubes de Renaud, la dissolution de l’assemblée nationale, les premières boums, les dix saisons de Friends, la Coupe du Monde de foot, le truc chaud et poisseux qui un beau jour laisse des tâches irréversibles dans la mémoire et dans la culotte, Le Pen au deuxième tour et les premières virées en scooter dans Paris, elle qui sait tout mais je vois si peu, parce que le boulot, les collègues, le fiancé; est-ce qu’elle vaut mieux, vraiment, que celle qu’un petit rituel adorable conduit à m’accompagner, chaque Dimanche soir que Dieu fait, au cinéma, qu’il pleuve ou qu’il vente, voir un film d’auteur ou une bonne grosse comédie américaine bien grasse selon l’humeur, suivi d’un verre, léger demi-pêche ou shot de tequila, selon l’humeur?
La vérité, c’est que je n’ai pas le même rapport avec toutes mes amies, il y en a que j’appellerai pour faire ci, d’autres pour faire ça, certaines avec qui je ne parlerai jamais ô grand jamais de cul, d’autres qui ne comprendront jamais ô grand jamais ma passion pour les séries américaines. Nos rapports se sont construits différemment, c’est tout. Evidemment, il y en a une que je vois bien témoin à mon mariage, une qui sera forcément la marraine de ma fille, qui n’est d’ailleurs pas une copine, plutôt une mentor, plus âgée et plus sage, il y en a avec qui j’ai fait des colocs et d’autres avec qui ça ne me viendrait pas à l’esprit. Mais la vérité, c’est qu’elles possèdent chacune une petite facette de moi comme je possède une petite facette d’elles, qui est parfois différente de celle que d’autres ont sous les yeux quand elles me voient. Ce n’est pas une ligne verticale ou il y en a une tout en haut et une autre tout en bas que je vois seulement quand toutes les autres sont indisponibles; il y a une ligne horizontale où se découpent des profils, copine de lycée, copine de boulot, copine de galère, copine par hasard, copine d’Erasmus, copine d’enfance, bande de copines. Et c’est beaucoup mieux comme ça: ça permet des tonnes de surprises.
Bref. Au lycée, je n’avais pas vraiment de meilleure amie, je naviguais plutôt entre les groupes. Je n’étais pas la plus populaire mais pas franchement non plus la plus détestée, non, mais j’étais assez indépendante et je gardais mes distances avec les cliques, les bandes, les groupes à caractère indélébile. Je traînais (puisqu’à cet âge-là, on dit “traîner”) avec les musiciens (j’avoue à présent que c’était surtout parce que Nathan, le corniste, me plaisait pas mal), avec mes compagnons d’art plastique (jusqu’à ce que je comprenne que c’était pas la modestie qui les étouffait), les sportifs, les geeks (à l’époque, en fait, on disait pas geek, c’était pas encore à la mode, ces types-là étaient plutôt paumés; mais ils étaient les précurseurs, ceux qui, pendant le cours de maths où ils excellaient, me prêtaient leur calculette parce qu’ils avaient installé dessus des tas de jeux en 2D et qui prédisaient déjà l’avènement d’internet, eux qui avaient crée une page modeste sur le Web 1.0, expliquant comment résoudre le problème du Rubik’s Cube), les filles qui restaient entre filles, les filles qui collaient constamment aux mecs, les mecs qui se plaignaient des filles, et enfin ma copine Alice avec qui on se glissait dans la salle interdite pour aller se servir dans la machine à café qui nous était interdite à l’époque un liquide brun à 2 francs 50 le gobelet que l’on se forçait à avaler alors qu’on détestait ça.
Mais le groupe qui m’a d’emblée plu, à moi, le groupe où je me suis tout de suite reconnue, c’est le groupe des gauchos. A l’époque, il y avait une révolte étudiante, je sais plus trop pourquoi, c’était avant le CPE et compagnie, et je découvrais la politique. Mes parents étaient de gauche, ça je le savais, et je répétais souvent, dès qu’il y avait un débat, ce qu’ils s’étaient dit en regardant les infos, comme ça au moins, c’était sûr, je ne dirais pas trop de conneries. Je lisais les journaux, je n’aimais pas Chirac, j’étais de gauche, voilà, je crois, pourquoi? mais, mais, parce que les socialistes, les jeunes et les homos, c’était le bon camp. Et c’était tout. Quand on entre en seconde, on est socialiste, mais on ne sait pas très bien pourquoi. Dans mon cas, quoi qu’il en soit, c’était un relatif mystère.
Et puis j’ai rencontré les gauchos. Ils étaient un groupe éclectique, composé de plusieurs figures incontournables du genre, comme j’apprendrai par la suite: la grande gueule qui va aux meetings, le hippie fumeur de joint, le délégué de classe aux petites lunettes carrées, la fille qui m’a parlé la première en me disant “t’es de gauche ou de droite? nan parce que moi, un jour, j’ai couché avec un mec de droite, et là ça m’a vraiment dégoûté, j’te jure, nan mais j’te jure quoi, j’me suis sentie sale”, le glandu qui écoute et intègre ce qu’en contrôle il ne pourra jamais ressortir, la théâtreuse qui écrivait des pièces “dans le style de Camus, tu vois, sur les dilemmes des engagés”… les engagés, oui, c’était le mot clé de la bande. Il fallait “s’engager”, pour quelque chose, faire des manifs, des banderoles, des slogans, bloquer la porte en fer forgé de l’entrée. Ils étaient six ou sept, tous fils et filles de profs ou de journalistes, eux-même engagés, qui avaient fait directement passer leur progéniture du Petit Prince à Huis Clos sans demander leur reste, et qui leur avaient dit, vise Sciences Pô ou une Prépa et tu seras un homme, mon fils.
J’étais fascinée. Ils avaient une rhétorique tranchante. Ils organisaient des “AG”, Assemblées Générales pour créer le mouvement à laquelle assistaient eux-mêmes, un tondu et trois pelés qui avaient fini de manger avant la reprise. Ils m’ont appris qu’être de gauche c’était vouloir “changer la vie”, ils m’ont parlé de Mitterrand, de tout ce qu’il avait fait, de l’espoir, du souffle de vie qu’il manquait à la France, de l’ouvrier qui travaille trop d’heures par semaine et des grands patrons méchants le cigare au bec qui prennent tous les sous et lèchent le cul de l’Amérique. J’avais quinze ans et j’y croyais. Ça me donnait le sentiment de faire partie d’un mouvement, d’une dynamique, en parallèle de ce lycée où je me faisais royalement chier, je collais des tracts sur les arrêts de bus et ça me remplissait de gloire. Changer la vie, ici et maintenant. Quand je suis revenue à la maison avec le Que sais-je sur “Les Trotskismes”, mes parents ont levé le sourcil, mais bon, je leur parlais pas des masses à l’époque, et j’avais mon groupe, on allait changer le monde, mais ce serait pas possible si j’avais pas lu les bases.
Bref. Le lycée, ça a été la merde, l’ennui et beaucoup de mauvais souvenirs, je ne m’y suis pas trop plu à l’époque, mais allez savoir pourquoi quand j’y repense ça me fout un coup de nostalgie parce que ça a aussi été l’émancipation, l’espoir, les idées naïves et manichéennes qu’on fourre sans faire exprès dans la tête des ados en leur faisant croire qu’ils sont les bons, et qu’il faut se battre contre les méchants. Y croire, se faire apprivoiser dans la bande des privilégiés qui ont en tête des graines de conviction et beaucoup de culot, fumer les premiers joints, cuver les premières cuites, “Juppé! Salaud! Ah, si ta mère…” et autres slogans terribles, rêver de devenir Cohn-Bendit, le leader de la révolution, mettre un pin’s avec une rose rouge dessus sur son sac à dos, ouais, ça fait remonter à la surface, des années après, un sentiment de nostalgie. J’ai grandi, j’ai changé d’opinions, je suis toujours à gauche mais beaucoup plus sceptique, cynique même, je n’ai plus les yeux qui brillent quand on parle de ce Mitterrand qui par exemple a fait venir d’Afrique du Nord des travailleurs dont les enfants et les petits enfants sont aux yeux d’une bonne partie de la population ce qu’on sait maintenant, ça tient en deux syllabes amères qui ont porté un arriviste au pouvoir.
Quand j’ai vu, en 2002, alors que j’avais déjà terminé le lycée depuis un petit moment, le coup de tonnerre du deuxième tour, le sourire narquois de Jean-Marie Le Pen et mes parents pleurer devant leur télé, oui, pleurer comme des gamins qui avaient acheté pour “l’occasion” une petite bouteille de champagne et qui la burent, honteusement, les yeux hagards devant un journaliste bouleversé, j’ai repensé aux années-lycée. La bande des gauchos, ils se sont envolés, comme beaucoup de mes amis de l’époque, je n’ai gardé contact qu’avec deux ou trois qui ont fait des grandes écoles et ont appris la politique académique; mais j’ai repensé, en faisant la manifestation contre Le Pen, en marchant à côté de tous ces gens qui n’avaient pas voté Jospin, que j’étais nostalgique de ces années où la lucidité n’était pas forcément de mise mais l’exaltation y était. Nous étions des petits cons, mais des petits cons bourrés d’illusions et de ressources qui aimions la France. Aujourd’hui, je suis aigrie de la politique.
Parce qu’aujourd’hui, je suis probablement plus intelligente, plus cultivée, plus lucide, je doute plus aussi, moins manichéenne, plus tolérante, je sais qu’il y a des cons à gauche et des gens de droite qui eux aussi ont de vraies convictions, eux aussi se battent pour un monde qu’ils croient plus juste, pas forcément pour leur porte-monnaie, je vais toujours aux manifs mais sans compter dessus, je suis toujours socialiste mais il n’y a rien de plus triste qu’une socialiste désillusionnée: aujourd’hui, je suis au chômage, je subis Sarkozy depuis quatre ans et j’ai bien peur de devoir le supporter encore six de plus, aujourd’hui j’ai beaucoup de mal à aimer la France et encore plus à penser qu’un jour, peut-être, elle changera, elle remontera la pente.
Et aujourd’hui, quand je vois les petits cons du treizième manifester de tout leur coeur et gueuler des chansons écrites par les syndicalistes, contre les réformes à trois lettres, le CPE, la LRU, et quand Félix soupire en me glissant à l’oreille: “non mais regarde-les, franchement, les nostalgiques de 68 qui sont nés en 90, non mais j’te jure, toutes ces conneries pour éviter d’aller en cours, mais passe ton bac d’abord, merde!”, j’acquiesce, je soupire à mon tour, je retourne à ma recherche d’emploi.
Mais au fond de moi, il se passe quelque chose d’inimaginable.
Je les envie.
Oui, aujourd’hui, j’aime enfin le café que je bois en toute liberté, parce qu’il ne m’est plus interdit en raison d’un jeune âge que je ne connais plus; mais j’ai perdu l’insouciance, j’envie tous ceux qui y croient encore.
C’est pour ça qu’au fond, malgré les hauts et les bas des notes, des cours, du paquet de Gauloise qui trônait toujours sur le bureau de Madame Guyader, du beau blond qui ne m’adressait pas un regard, des sales coups des copines et des poissons panés de la cantine, j’ai aimé les années lycée.
J’ai aimé les premiers pas, vacillants mais libérateurs, vers la vraie jeunesse. J’ai aimé découvrir. J’ai aimé apprendre.
Ce n’était pas les plus belles années de ma vie, mais c’était les premières.
Aujourd’hui, j’ai rangé bouquins et prises de note, et avec le cynisme, avec la lucidité, est venue l’aigreur.
Aujourd’hui, j’ai vieilli.
Il paraît que les scorpions, ça dévoile rien.
En ce moment, il faut bien le dire, Clémentine traverse une mauvaise passe.
Clémentine, c’est moi. Il paraît qu’il faut se présenter, alors je me présente. Bon, commencer son blog par une phrase aussi optimiste n’est pas forcément la manière la plus alléchante d’ouvrir les hostilités face à mon pauvre lecteur, mais voilà, il ne faut pas seulement se présenter, il faut dire “pourquoi le blog”, alors je réponds: en ce moment, je traverse une mauvaise passe, et en plus, j’ai les cheveux roux.
Pardon; il semble que j’ai fait l’amalgame entre le “pourquoi” et la présentation. Mais c’est vrai, j’ai les cheveux roux, coupés courts, les yeux gris, un style vestimentaire tout à fait présentable, du genre chemise blanche sur jean bleu, et à l’occasion un cerne violet sous l’oeil droit, ne me demandez pas pourquoi l’oeil droit seulement, il faut croire que le gauche se porte très bien merci, je jure que pourtant je ne fais pas de discrimination du genre sachet de thé et concombre sur l’un et coup de poing sur l’autre. Non, c’est comme ça, c’est l’oeil droit qui trinque, enfin pas toujours, mais quand je suis dans une mauvaise passe, comme là, maintenant, alors oui, se dessine sur la peau une vague traînée de fatigue violacée.
Je me suis aperçue de ma situation il y a peu. Sur mon canapé. Devant la télé. Je n’ai jamais beaucoup aimé la télé, mais en ce moment je n’ai pas beaucoup le choix, vu que par un curieux hasard de circonstances et une appartenance non-négociable à la génération dite “précaire”, je me suis retrouvée à ne rien faire. En ce moment, donc, mon quotidien c’est un peu de lecture, un peu de recherche acharnée de boulot, mais il paraît que je suis trop exigeante et pas assez dynamique, et que je porte trop mal le tailleur, et puis un peu de télé. Ça ne coûte rien et ça évite de penser, donc c’est à la fois gratuit et lâche, tout ce dont j’ai besoin en ce moment. Je zappais, tranquille, et là, entre trois émissions de cuisine simultanées, une série américaine doublée et un feuilleton sur AB1 qui me rappelait trop de souvenirs de jeunesse pour être supportable, je suis tombée sur Secret Story.
Secret Story. Si si, vous savez, ce concept fascinant où des individus qui réfléchissent et s’expriment avec la même finesse et la même verve que ma cafetière quand elle siffle sont enfermés dans une Maison pleine de mystères et se font chier comme des rats morts autour d’une piscine de banlieue parisienne, celui-là même que j’avais réussi à éviter comme la peste pendant cinq ans (cinq ans!), malgré les instances pressantes de ma copine Sonia (“mais siii, tu vas voiiir, il est canooon!” (c’est ça le souci avec Sonia: elle est sympa, mais tous les mots qu’elle prononce semblent tripler automatiquement leurs voyelles, mot qui selon elle, d’ailleurs, se prononcerait voyeeelles)), et malgré les nouvelles techniques de drague des ouvriers en bâtiment marseillais qui sifflaient sur mon passage en me criant de loin “hey, mademoiselle, c’est fou ce que vous ressemblez à Coralie de Secret Story, z’êtes canon mademoiselle!” (je m’en suis souvenue parce que Coralie, c’était le nom du chien de mon voisin de l’époque, ce qui n’a pas manqué de déclencher chez moi un petit ricanement que l’ouvrier en question a pris pour une minauderie à son égard).
Passons. On ne va pas s’embourber des heures dans un discours sur la télé-réalité, moi, je suis là pour faire ma présentation, et vous expliquer pourquoi la mauvaise passe, pas pour me battre contre les grandes ailes de toiles d’une chaîne de télé-moulin à vent, ni pour traîner cette pauvre Sonia là-dedans (enfin, là-dedaaans, quoi). La télé-réalité, en fait, pour tout vous avouer, j’ai décroché depuis Loana et Jean-Edouard dans la piscine.
Sauf que. Ce fameux jour, là, affalée sur mon fameux canapé, je me suis prise la main dans le sac, ou plutôt la main dans le paquet de chips, à regarder plus que trois secondes. Et puis plus que cinq minutes. Et puis… longtemps, je crois. Il était question d’une “stratégie” et d’une “maison parallèle” et d’une “cagnotte personnelle” et deux blondes, une très filiforme puis une petite avec des yeux rapprochés, sont venues parler devant la caméra, oui, directement au public, donc en fait à personne, puisque pour elles, il n’y a personne derrière, et puis une grande brune est arrivée, la peau mate, le débardeur blanc tendu sur des seins ronds, et a commencé à critiquer un autre type, une grande gueule avec un oeil de travers et une bouche tordue, qui criait sur un métisse apeuré à mèche fixée au gel qui s’est consolé en sautillant partout. Et je suis restée, passive et apeurée, presque, devant ce spectacle, à vouloir savoir ce qui se passerait ensuite, derrière la trappe, dans les lits, ou s’ils répondaient au gros téléphone du salon. Ce n’est que quand j’ai vu ce petit guignol de Benjamin Castalfesses faire le clown devant des milliards d’écrans lumineux que je suis revenue à la raison et que j’ai éteint ma télé, insensible à ce programme pernicieux et sournois, en me disant: “Clémentine, en ce moment, il faut bien le dire, tu traverses une mauvaise passe.”
Affolée, j’ai décroché le téléphone et j’ai appelé Loulou. Loulou, je l’adore, parce que c’est la trentenaiiire, tu vois (oh seigneur, nous voilà frappée du syndrôme Sonia), la trentenaire par excellence, la Bridget Jones façon parisienne, une fille qui n’existe pas, enfin si, dans toutes les comédies romantiques américaines et, par bonheur, dans ma vie. Loulou travaille dans une grosse boîte branchée dont je ne dirai pas le nom, elle mange bio, est toujours impeccablement maquillée, lit la presse féminine, éclate d’un rire chaud à chaque fois qu’elle surfe sur le site VDM, se targue avec raison d’être une experte en astrologie et peut expliquer un destin entier par les signes du zodiaque, se retrouve dans les situations les plus burlesques du monde quand il s’agit de rendez-vous amoureux ou de situations embarrassantes dans les toilettes et aime par dessus tout son petit verre de vin blanc le soir, quand elle rentre dans son studio aménagé comme un loft avec des posters du vieux Paris au mur et une cuisine américaine. Bref, les aventures de Loulou, c’est sans doute pour une autre fois. On en est toujours à la présentation de Clémentine, là. (C’est drôle: dans la vie, je parle peu, on me dit que je suis réservée et secrète. Loulou dit même: “c’est parce que t’es scorpion, et les scorpions, ça dévoile rien.” Je ne sais pas, ça me fait du bien, je ne suis même pas encore sûre de réellement publier ça, mais en tout cas, l’écrire m’amuse et évite après tout de se retrouver faute de mieux le nez devant les énergumènes aspirants au quart d’heure de gloire et squattant à cette fin ma télé tous les soirs.)
Bref. J’appelle Loulou. Je lui explique ma détresse. Ouais, rien à faire, la loose, la grosse déprime, les journées n’ont plus d’heures, il ne me reste plus que ma télé, ma vitamine C et les bouquins que j’ai déjà lus cent fois mais qui tolèrent une cent-unième analyse, genre l’intégralité de La Recherche du Temps Perdu de Proust, mais non je déconne ma Loulou, en vrai, j’en suis toujours à La Potion Magique de George Bouillon.
Et là, elle m’invite chez elle. Je file. Elle me prévient qu’elle ressemble à rien, qu’il faut pas s’inquiéter, qu’elle s’est couchée tard hier. J’entre et face à moi, Loulou se tient droite comme une reine, les joues fardées et les yeux soulignés de noir, tandis que j’ai frotté les miens une fois de trop et que du mascara qui résiste à tout sauf à mes doigts rageurs s’est étalé jusqu’à la pommette, que j’ai haute, soit dit en passant, puisque c’est aussi mon message de présentation physique. “Ton cerne s’aggrave de jour en jour”, me dit-elle en prenant place dans un des poufs. Elle me fait asseoir, m’offre un verre de Bourgogne Aligoté et s’attaque à la résolution de mon problème. Qui n’est pas réellement un problème, mais plutôt un symptôme d’un problème plus large et qui ne concerne pas que moi, mais vu la longueur de mon message de présentation je pense qu’on va passer sur celui de ma génération et de ses problèmes. Ça, ce sera pour un nouvel article.
“Mais purée, Clem, il faut que tu devienne blogueuse!”
Hein? Pendant son speech (Loulou parle beaucoup; moi très peu, croyez-le ou non à la lecture de ce pavé), j’étais partie dans des divagations sur les indignés de mon âge et j’avais loupé deux, trois épisodes. Elle reprend et me dit que dans son dernier Glamour, entre la rubrique Sexo -doit-on coucher le premier soir?- et un article vantant les vertus du régime Dukan, ce qui explique peut-être pourquoi Loulou s’est servi un tout petit verre et grignote à côté des blancs d’oeufs durs (“protéines pures!” paraît-il, et ces deux mots ont l’air de la mettre en joie), il y avait donc une interview de “la nouvelle génération des blogueurs.” Ceux qui tiennent, dit-elle en ouvrant une barquette de biscuits au son d’avoine, un journal de bord, public, en ligne, gratuit, ouvert, désinhibé.
Ah, dis-je. Très bien.
Oui, les blogueurs, ça commence souvent par des gens comme toi, des gens qui n’ont rien à faire, ou qui veulent parler de choses dont leurs amis ne parlent pas avec des gens qui cherchent sur internet ces choses, dont leurs amis ne parlent pas non plus. Du genre, tu vois, la politique, le cul, le cinéma. Ils écrivent, parfois anonymes, parfois sous leur vrai nom, ou ils dessinent des BDs humoristiques, ou ils lancent des débats venimeux que même le pire des journalistes il oserait pas mettre sur le tapis. Ils sont libres, Clem. Ils sont populaires. Et en plus, certains, ils arrivent à en faire du fric. Du coup, en attendant que tu trouves autre chose, tu devrais bloguer, voilà, raconter ta vie, ou les trucs que tu aimes.
Ma vie? Mais qui va s’y intéresser, à ma vie? Moi, ma vie, elle est pourrie, et puis merde quoi, les gens qui regardent Secret Story, qu’est-ce que tu veux qu’ils en foutent, de ma vie, moi j’ai pas les seins tendus derrière un beau débardeur blanc et puis mes histoires de cul se déroulent rarement dans une piscine, alors merde ma Loulou, je vais raconter quoi, moi? (A ce stade-là, pour ma défense, on avait déjà ouvert la deuxième bouteille.)
Ben j’sais pas. Tu pourrais commencer par te présenter. Parler de ce que tu aimes.
Je suis rousse, trop jeune pour avoir joué aux Pogs, trop vieille pour avoir écouté Kyo, et sinon j’aime les coquillettes, les manifs et les séries américaines. Pas sûre que ça intéresse.
Mais lâche-toi, Clem! Fais comme les candidats de ton émission, là, ceux qui parlent tout seuls devant la caméra. Parce qu’eux, ils parlent tout seuls et beaucoup trop, ouais, mais y a des millions de gens derrière, on est d’accord? Toi, c’est pareil, t’en sais rien. C’est ça le blog. Tu parles toute seule, mais y a peut-être plein de gens qui te lisent derrière leurs écrans. Bon, d’accord, peut-être pas des millions. Mais… tu me ressers un coup de pinard, s’il te plaît?
Alors voilà.
Je commence un blog.
Je parle peut-être toute seule et sûrement beaucoup trop.
Mais je commence un blog.
En attendant.
Ça me rassure, quand même.
Un peu.